Rumeurs
& rumorologie par Pascal Froissart, Université de Paris VIII |
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La rumeur. Histoire et fantasmes « Cest un pic, cest un roc, cest un cap, que dis-je, [ ] » cest une rumeur ! Il fallait bien détourner quelque poncif pour saluer le sémillant et parfois cinglant ouvrage de Pascal Froissart. La rumeur. Histoire et fantasmes est le lumineux récit de La pseudo-science en action (Bruno Latour, Paris, Gallimard, 1995) ou lépistémologie de la rumorologie, une science de la rumeur faite de lacunes, de compromis, dinférences et demprunts douteux. Contre la tentation au rumorisme ? la volonté de croire et de faire croire que la rumeur existe par elle-même ?, lauteur pratique le doute systématique. Voudrait-on nous persuader de lintemporalité de la rumeur, quaussitôt il dément et historicise le concept. Laisserait-on penser que la rumeur est un phénomène communicationnel distinct (Edgar Morin, La rumeur dOrléans, Paris, Éd. du Seuil, 1969, 2e éd. 1982), quimparablement le chercheur tire de son arsenal de connaissances quelques contre-exemples bien sentis. Et lédifice sécroule. À force de réifications, les rumorologues pensaient tenir « le monstre froid et glacial » quand ils ne font quagiter lartefact médiatique et le procédé rhétorique, nous dit en substance lessayiste. Belote et rebelote ! Croyait-on pouvoir contrôler la rumeur et du même coup lordre social ? « Tant pis pour les rumorocrates en mal de psycho-sociométrie, la rumeur nexiste pas », conclut Pascal Froissart (p. 244). Mais, quelle est donc lorigine de cette impuissance à traduire dans les termes de la science un phénomène tel que la rumeur ? Dabord, dit lauteur, la proximité que nous entretenons avec lui et le caractère immanent qui lui est attribué. Ensuite, le transfert de modélisations et de protocoles expérimentaux pour le moins hasardeux. Enfin, lincapacité des spécialistes de la rumeur de penser larticulation du social et du médiatique. Certes, la rumeur est familière car elle est, avant tout, un des sujets de prédilection des médias. Plus de vingt articles sur cent sont liés à la rumeur dans la presse francophone et un article sur quarante emploie le mot « rumeur » (pp. 25-26). Substitut rhétorique quand les sources de linformation sont floues, « la rumeur » devient performative quand la profession journalistique est discréditée, en atteste lanalyse (pp. 8-19) de lauteur de Leffroyable imposture (Thierry Meyssan, Chatou, Éd. Carnot, 2002). À côté de la presse, fleurissent encore autant de discours et de représentations qui nont de cesse de nous imprégner de lidée commune dune rumeur pernicieuse. Dans les films, les romans, la rumeur hypostasiée traque la veuve et lorphelin. De même, laudience de la rumeur bénéficie-t-elle de luniversel « jeu du téléphone » ou de sa version ancestrale : le « jeu des petits papiers » connu au XVII e siècle, et peut-être dès le XVe siècle. Mais, la rumeur est aussi dénichée dans les proverbes et notamment dans le fameux « il ny a pas de fumée sans feu », synonyme de simplification et derreur de jugement. Des spécialistes de lAntiquité croient encore la trouver dans la littérature grecque et romaine, alors quil y est question de calomnie ou de réputation. Polymorphes, les images de la rumeur envahissent notre quotidien et donnent lillusion dune connaissance de la notion. Intériorisées, subsumées dans une supposée essence de la rumeur, ces idées préconçues alimentent la discipline que Pascal Froissart a nommée rumorologie. Cest oublier, précise le chercheur, que la rumeur telle que nous lentendons actuelle-ment est un concept récent. « Renommée » ou « nouvelle », « bruit diffus » ou « onde acoustique », la rumeur nacquiert son sens moderne de parole sociale quau XX e siècle quand William Stern, spécialiste de psychologie sociale, lisole dans un laboratoire. Le concept né alors dun protocole expérimental discutable qui sera au fondement de la théorisation à venir. Pratiquement ignoré dans les articles qui ont été rédigés depuis (sur quatre cents articles, seuls huit y font référence), le protocole devient pourtant un invariant des recherches sur la rumeur. Et le rumorisme jouit de leffet dimposition symbolique que confère « le transfert des méthodes ou des opérations dune science plus accomplie ou simplement plus prestigieuse » (Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. Léconomie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, pp. 238-239, cité par Pascal Froissart, p. 46). Le concept, qui existe donc depuis cent ans, ne connaît un réel engouement que depuis une vingtaine dannées. Plusieurs extraits ? dont un bilan chiffré et particulièrement éloquent qui concerne le rôle des médias dans la propagation de l« affaire Adjani » ? renforcent encore lhypothèse de lauteur qui considère la rumeur comme une construction sociale et médiatique : « Les médias diffusent mais créent aussi la rumeur » (p. 101). Or, cette oscillation constante entre la parole sociale et la parole médiatique est occultée par les spécialistes de la rumeur. « Étudier la rumeur pour elle-même, comme si elle était une entité communicationnelle autonome, cest croire ou faire croire à des schémas de communication qui nexistent pas. La société moderne est désormais sous lemprise des médias, eux-mêmes interdépendants, et la rumeur ne bouscule en rien la logique du système [ ] », insiste Pascal Froissart, illustrant son discours par l« affaire des additifs alimentaires » quun tiers des personnes informées avait lue avant de lentendre ou den parler (pp. 105-107). Ceci entraînant cela, lauteur invalide le cliché de la rumeur populaire en établissant que les classes aisées et informées (par les médias) connaissent davantage de rumeurs et sont plus crédules que les classes moyennes, ouvrières ou agricoles. Le concept de rumeur est galvaudé, son assise épistémologique erronée. Partant du constat de léchec de circonscrire la rumeur, le chercheur crée trois néologismes supplémentaires, destinés à éclairer les travers de la rumorologie et de ses méthodes surannées. La rumorographie qui consiste à isoler des détails qui pourtant nacquièrent signification que dans lunité du récit. Il en est ainsi du protocole de Stern (cf. William L. Stern, Zur Psychologie der Aussage. Experimentelle Untersuchungen über Erinnerungstreue, tiré à part, Berlin, J. Guttentag, 1902), proche du « jeu du téléphone », qui naboutit finalement quà entériner lentropie de linformation, mais jamais à borner la rumeur. La rumorancie concerne une interprétation unique de la rumeur qui est généralement celle, psychanalytique, énoncée par lexpérimentateur qui sarroge le pouvoir de distinguer le « vrai » du « faux ». La rumorocratie ? « [ ] pseudo-psychologie sociale qui invente une pathologie (la rumeur comme maladie), débouche sur une opération de police (la rumeur source démeutes) » (p. 200) ? rêve, quant à elle, du contrôle de lordre social. Dans cette enquête, Pascal Froissart prend des risques, et notamment celui de défendre une thèse. Poser lhypothèse dune inconsistance définitionnelle de la rumeur, à lheure où la littérature sur lobjet fait florès était sans nul doute audacieux. Mais, la démonstration est limpide qui consiste à dévier de lanalyse de lobjet vers lanalyse du discours sur lobjet. Peut-être, létalement de cas dont la description analytique tient lieu darguments de confirmation du propos de lauteur pourra-t-il servir le discours déventuels détracteurs. Peut-être encore, lindétermination définitionnelle dans laquelle se situe lauteur alimentera-t-elle la critique. Toujours est-il que la thèse est savamment documentée et quelle témoigne dune capacité toute pluridisciplinaire de faire lhistoire dun concept pour mieux le déconstruire. Et si La rumeur. Histoire et fantasme ne devait rendre compte que dune seule qualité scientifique, elle aurait déjà le considérable mérite de forcer les chercheurs en sciences humaines et sociales à questionner leurs objets, leurs méthodes et les artifices théoriques auxquels ils contribuent parfois. En ce sens, le livre constitue un remarquable document heuristique pour des théoriciens en mal de distanciation critique face aux discours et aux pratiques scientifiques et journalistiques. Il serait intéressant, pour poursuivre ce travail qui dénote lanalogie douteuse et la modélisation excessive, de parcourir le travail critique entrepris par Jacques Bouveresse contre « labus de pouvoir scientiste » et le « littérarisme » (Prodiges et vertiges de lanalogie, Paris, Éd. du Seuil, 1999). De même, des références au pseudo-événement tel que la décrit Daniel J. Boorstin étayeraient-elles davantage lidée dune interaction permanente et dune co-construction de sens entre le social et le médiatique (Limage, Paris, UGE, 1971). Isabelle Gavillet, |